Vous vous levez, encore un peu étourdi par le spectacle. Vous avancez fiévreusement sur la scène déjà presque débarrassée, repensant vaguement à la dernière personne avec qui vous avez parlé, pupuce.
En levant la tête, vous appercevez deux hommes, plus vieux que tous ceux que vous aviez vus jusqu'ici dans le théâtre. Eux ne sont pourtant pas si vieux, la quarantaine sans doute. Ils contrastent avec les personnes que vous avez rencontrées ici. Alors qu'un des deux hommes s'éloigne, l'autre, grand et massif, vous fait signe de le rejoindre. Vous grimpez sur l'échelle devant vous et arrivez sur la passerelle. il remmonte un dernier câble que vous reconnaissez comme étant celui de la poupée enceinte, enlevée au préalable par Amphétamine. Précaution qui vous arrange bien, car le côté macabre d'une marionnette sans vie après un spectacle plus qu'en vie vous aurait sans doute un peu effrayé.
L'homme vous sourit en vous tendant chaleureusement une main solide quoi qu'abîmée par son travail. Vous conversez cordialement de choses et d'autres, du spectacle. Il est marrié, a l'air d'adorer sa femme, il a deux filles et un fils. Vous l'imaginez bien en père de famille aimant et aimé, cette vision vous réchauffe le coeur.
Il vous demande depuis combien de temps vous êtes ici.
Vous ne savez plus. Quelques jours sans doute, vous ne sauriez le dire.
- Faites attention, sortez un instant dès que vous le pourrez et le plus tôt possible ou vous resterez ici toute votre vie. Même en sachant que ma femme m'attendait, j'ai failli ne pas ressortir. Cet endroit est dangereux si des gens vous attendent dehors.
Vous demandez pourquoi, et pour quelle raison on ne pourrait pas sortir même si on en avait envie.
- En avez vous seulement envie ?
L'homme a raison, vous ne vous sentiriez pas en sécurité si vous ressortiez.
- Suivez mon conseil, sortez tant qu'il en est encore temps. Peu si vous le voulez, mais essayez d'y parvenir, histoire de retrouver la réalité.
Vous ne saisissez pas, le théâtre est pourtant aussi réel que les rues au dehors. Cependant... l'atmosphère ici est confinée, brûlante. On s'y sent bien voire somnolent, ralenti en tous les cas. Comme si l'on flottait.
Cet homme lui ne reste que le temps de son travail. C'est pour cela, songez-vous, pour cela qu'il vous semble si dynamique, si vif. En réalité et ne 'est pas plus que n'importe qui d'autre, ce sont les habitants du théâtre qui sont différents.
- Suivez mon conseil, poursuit l'homme, j'en ai vu passer des gens ici, vous même commencez déjà changer, vous êtes plus calme que lorsque vous êtes entré.
Vous protestez : vous aurait-on espionné ?
- On voit beaucoup de choses depuis ces passerelles, et il est rare que des gens entrent en dehors des représentations. les gens ici sont fous. Certes polis, doux, attentifs, claivoyants, courtois et aimables, mais néamoins fous. Ils ne sont pas de notre monde. Je travaille depuis vingt ans ici, et certains n'ont pas vieilli d'une année.
Vous demandez qui, l'homme ne semble pas vous entendre. Il poursuit.
- Tenez, Gamine. Elle devient folle de rage si quelqu'un ose l'appeler par son prénom et se méfie des hommes comme le ferait une vieille prostituée. Elle ne tolère que le Fantôme dans ses accès de fureur. Elle parle parfois mieux qu'Amphétamine avec des airs d'enfant de six ans.
Ces gens sont pourtant très gentils et j'apprécie beaucoup leur présence. Seulement, il se passe suffisemment de choses étranges pour qu'elles me fassent peur et m'empêchent de trop chercher à en savoir plus.
A ses paroles, vous repensez vaguement à la petite. Elle vous avait paru tout à fait normale à votre première entrevue, seulement un peu distraite.
Le deuxième technicien revient à son tour. Lui aussi vous tend la main, que vous serrez volontier. Il poursuit la conversation comme s'il avait lui même parlé depuis tout à l'heure.
- Ce théâtre est suspendu quelque part entre la vie et le temps. N'importe qui n'y entre pas, et quiconque décide d'en sortir ne serait-ce que pour prendre l'air est condamné à ne jamais en faire pleinement partie. Nous sommes un intermédiaire ici et nous mettons en garde les visiteurs tels que vous. Cela agace profondément Amphétamine mais elle comprend malgré tout qu'elle n'a pas la droit de garder des prisonniers s'ils ne savent pas pourquoi ils le sont.
Nous devons repartir, peut-être nous verrons nous demain au spectacle ?
Vous haussez les épaules, plus inquiet que vous ne le laissez paraitre. Saluant les techniciens, vous vous dirigez sur les passerelles, un peu au hasard. Appercevant le fantôme sur l'une d'elle, un peu plus loin, vous redescendez par la première échelle et cherchez la sortie. Vous la trouvez, mais plus difficilement que vous ne l'auriez pensé.
Alors que vous vous apprêtez à franchir la porte, la voix off vous arrête tout net.
Où allez vous donc ?
Vous marmonez vaguement l'excuse de vouloir prendre un peu l'air, furieux de vous sentir plus coupable qu'un enfant pris en flagrant délit la main dans la boîte de bonbons.
Ainsi donc vous souhaitez nous quitter.
La voix off pèse lourd de reproches. Dans un accès de lucidité ressemblant plus à un accès de folie, vous ouvrez la porte et vous jettez dehors.
La lumière vous fait l'effet d'une gifle. L'atmosphère vous provoque un choc que vous assimilez à celui qu'on inflige aux arrêts cardiaques pour les contrer. Vous sentez chaque partie de votre corps et plus encore la pesanteur qui les lie à la terre. Vos poumons se glacent, votre cerveau vous semble tourner en accéléré.
Choqué, vous restez un moment sur place, quelques minutes, ou quelques heures vous ne savez pas exactement.
Une pointe de colère monte en vous. Le théâtre vous a manipulé, lui et tous ses habitants. Vous décidez de partir une bonne fois pour toutes. Vous avancez au bord de la rue, vous apprêtant à traverser quand une voiture passe devant vous à une telle vitesse que vous ne pouvez vous empêcher de penser que le chauffard veut vous tuer. Ce contre temps vous laisse un instant, juste assez long pour vous tourner une dernière fois vers le théâtre.
Sans réfléchir, vous faites demi tour. Il est absurde d'avoir voulu le quitter, quelle folie s'est donc emparée de vous ? Vous repoussez la porte, lourde, et vous réfugiez derrière, là où les voitures n'entreront pas.
Une fois vos yeux réhabitués à la pénombre, la silhouette d'Amphétamine se dessine.
- Auriez vous vraiment eu le coeur de nous quitter ? Non, non, ne répondez pas. Ils sont très gentils mais n'ont pas tout à fait comprit tous les mystères de ce théâtre. Vous pouvez rester ou ressortir tant qu'il vous plaira, mais ne partez plus comme vous l'avez fait, s'il vous plait.
Et tachez de réviser votre jugement à mesure que vous apprendrez nos secrets. Il ne fait bon de juger trop vite, vous n'avez pas encore rencontré tout le monde.
Amphétamine s'éloigne sans attendre une réponse de votre part. Ne sachant trop que faire, vous décidez de suivre son conseil. Pour vous racheter, vous partez à la recherche de la première personne que vous avez offensée à votre arrivée, le fantôme.